« Signerais-je jamais un contrat dont je ne connais pas le contenu futur et que je ne peux pas codécider, mais seulement discuter ? » La question est du conseiller aux États Beat Rieder (Centre), à l'ouverture du débat sur le paquet d'accords avec l'Union européenne, fin septembre. Son intervention a été largement relayée, rapporte l'ancien conseiller national socialiste Rudolf Strahm, lui-même critique du paquet1. Un mois plus tard, l'ancien secrétaire d'État à l'économie Jean-Daniel Gerber lui opposait la lecture inverse : « Qui contribue à l'élaboration de ces règles élargit sa marge de manœuvre. Qui doit seulement les reprendre perd de l'influence »2.
Ce désaccord porte sur la reprise dynamique, le mécanisme central du paquet. Il pose une question concrète : lorsqu'une nouvelle règle européenne touchera un domaine couvert, qui dira oui à Berne, et le peuple pourra-t-il s'exprimer ? Le Message du Conseil fédéral au Parlement apporte une réponse détaillée, qui laisse pourtant un point sensible.
Ce qui change
Pour six accords du marché intérieur (libre circulation, transports terrestres, transport aérien, obstacles techniques au commerce, électricité et sécurité des aliments), et par analogie pour la santé, la Suisse s'engagerait à intégrer l'évolution du droit européen3. D'emblée, le paquet reprend 94 actes législatifs de l'UE4. L'obligation se limite aux annexes des accords : le comité mixte, organe paritaire de chaque accord, ne peut pas modifier leur champ d'application ni leurs objectifs5.
Les règles elles-mêmes sont adoptées au sein de l'UE, par le Parlement européen et le Conseil de l'UE. La Suisse n'y a ni députés ni siège, et ne vote donc pas le droit qu'elle reprend6. Ce qu'elle obtient, c'est le « decision shaping » : la Commission consulte les experts suisses au même titre que ceux des États membres lorsqu'elle rédige un premier projet, et la Suisse peut siéger dans certains comités d'experts. Selon le Message, les délais pour réagir peuvent aller « de quelques jours à quelques mois »7. Au Parlement, un nouvel article 152a de la loi sur le Parlement réglerait la participation des commissions à cette phase, et un suivi régulier du mécanisme est proposé8.
Le chemin normal : le Parlement, puis le peuple
Une fois l'acte adopté par l'UE, il passe au comité mixte, qui décide à l'unanimité, donc avec l'accord de la Suisse9. La délégation suisse ne peut donner cet accord que si elle y a été autorisée par le Conseil fédéral, qui peut déléguer cette compétence à un département ou à un office10.
Vient alors l'approbation. La règle de base, selon le Message, est que l'Assemblée fédérale est compétente. Son arrêté peut faire l'objet d'un référendum facultatif, notamment si l'acte contient des dispositions importantes fixant des règles de droit ou s'il impose de modifier une loi fédérale11. La Suisse dispose de deux ans pour mener cette procédure, et d'une année de plus en cas de référendum. La décision du comité mixte devrait en principe s'appliquer provisoirement dès son adoption, mais le Message présente cette application comme exceptionnelle, car le droit suisse la soumet à des conditions très restrictives12.
Le Conseil fédéral en tire une conclusion : « il n'y a pas d'automatisme à la reprise d'un acte juridique de l'UE »13.
Le point sensible : quand le Parlement ne vote pas
Il existe une exception. Le Parlement peut déléguer la compétence d'approbation par une loi fédérale. L'article 7a, alinéa 2, de la loi sur l'organisation du gouvernement et de l'administration en donne l'exemple : le Conseil fédéral peut conclure seul des traités internationaux « de portée mineure ». Il peut à son tour déléguer cette compétence à un département ou à un office. Dans ce cas, la décision du comité mixte « entre en vigueur au moment même où elle est prise »14.
Le changement est alors important pour la procédure : le Message ne rattache le référendum qu'à l'approbation par l'Assemblée fédérale. Pour un acte traité par cette voie, il n'y a pas d'arrêté parlementaire. Le Parlement n'en reste pas moins informé : le Conseil fédéral doit lui communiquer l'autorisation donnée à la délégation suisse15, et lui rendre compte chaque année des traités conclus par lui, par les départements ou par les offices16.
Combien d'actes emprunteront ce chemin ? Le chiffre dépendra de décisions futures et de la façon dont la notion de portée mineure sera appliquée. Le Conseil fédéral souligne que ces compétences relèvent uniquement du droit suisse : les accords « n'ont pas d'influence » sur elles, et la Suisse est « entièrement autonome pour les fixer et, le cas échéant, les adapter »17. Le Parlement garderait donc la main sur le périmètre des délégations. Les modalités de son information et de sa consultation doivent encore être fixées dans des directives, élaborées avec lui18.
Le prix d'un non
Reste la question qui divise le plus : que vaut un refus ? Le peuple peut rejeter un arrêté, et la règle européenne ne s'applique alors pas en Suisse19. Mais l'UE peut y voir une violation de l'accord. Le différend passe par le comité mixte, puis par un tribunal arbitral20. Si la Suisse ne se conforme pas à sa décision, l'UE peut prendre des mesures de compensation, c'est-à-dire suspendre en partie des avantages prévus par les accords. Selon le Conseil fédéral, elles rétablissent un équilibre et ne sont « pas de nature punitive »21.
Pour les opposants, cette perspective change la nature du choix. L'UDC estime que la reprise est automatique en pratique à cause de ces mesures22. Rudolf Strahm insiste sur un autre maillon, cité dans les accords : l'interprétation de la Cour de justice de l'UE s'impose au tribunal arbitral23. Le rôle exact de cette Cour oppose d'ailleurs les spécialistes, comme le montre notre article sur les juristes.
Gain ou perte de souveraineté
Les deux camps emploient le même mot pour dire le contraire. Pour le Conseil fédéral, le droit de participation peut être vu comme « un gain de souveraineté » par rapport à la situation actuelle24. Jean-Daniel Gerber dénonce une « erreur de raisonnement » consistant à assimiler le cavalier seul à la souveraineté : l'alternative au paquet, écrit-il, serait « une perte d'influence », plus d'incertitude et moins de voix au chapitre25.
Beat Rieder soutient au contraire que le texte n'est « dans son essence pas un accord économique », mais qu'il pose « la question du pouvoir de légiférer et donc de la souveraineté de notre État »26. L'historien de l'économie Tobias Straumann, de l'Université de Zurich, résumait cette objection dès septembre 2025 : « C'est une différence fondamentale de codécider ou de seulement pouvoir donner son avis »27.
Le débat traverse les camps habituels : Beat Rieder siège au Centre, Rudolf Strahm a été élu socialiste, et les deux formations comptent des partisans du paquet. La suite se joue en commission. Celle des institutions politiques du Conseil des États veut en outre permettre au Parlement de s'écarter délibérément des accords sans que le Tribunal fédéral puisse revenir sur ce choix, la « pratique Schubert »28. Quant au calendrier du vote, il fait l'objet d'un bras de fer à Berne. La page Volet institutionnel détaille chaque étape du mécanisme.
- 1Handelszeitung, 20.10.2026 Source
- 2NZZ, 27.10.2026 Source
- 3FAQ officiellep. 3
- 4Fiche Institutionsp. 3
- 5Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.3p. 96
- 6Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.1p. 93
- 7Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.1p. 92
- 8Message du Conseil fédéralp. 85 Message du Conseil fédéralp. 69
- 9Libre circulation : institutions, art. 5, par. 4p. 6
- 10Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.4p. 98
- 11Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.4p. 99
- 12Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.3p. 96
- 13Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.4p. 99
- 14Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.3p. 97 Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.4p. 99
- 15Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.4p. 98
- 16Message du Conseil fédéralp. 673
- 17Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.4p. 99
- 18Message du Conseil fédéralp. 69
- 19Fiche Aspects juridiquesp. 4
- 20Libre circulation : institutions, art. 10, par. 1-2p. 9
- 21Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.4.3p. 112
- 22Résultats de la consultationp. 23
- 23Handelszeitung, 20.10.2026 Source
- 24FAQ officiellep. 6
- 25NZZ, 27.10.2026 Source
- 26Handelszeitung, 20.10.2026 Source
- 27SRF, 08.09.2025 Source
- 28Aargauer Zeitung, 29.10.2026 Source