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Chômage des frontaliers : la nouvelle règle européenne qui met la reprise dynamique à l'épreuve

L'UE fera payer le chômage des frontaliers par le pays du dernier emploi. Coût de 500 à 800 millions, refus possible, lien avec les Bilatérales III.

· mis à jour le 15 octobre 2026

Pre­nons un fron­ta­lier qui vit en Haute-Savoie et tra­vaille depuis un an dans une en­tre­prise ge­ne­voise. S'il est li­cen­cié au­jour­d'hui, c'est l'as­su­rance-chô­mage fran­çaise qui l'in­dem­nise, et la Suisse rem­bourse à la France une partie des pres­ta­tions. Si la Suisse re­prend la règle que l'Union eu­ro­péenne vient d'adop­ter, c'est l'as­su­rance-chô­mage suisse qui lui ver­se­rait di­rec­te­ment ses in­dem­ni­tés1.

Le 28 sep­tembre 2026, le Conseil de l'UE a dé­fi­ni­ti­ve­ment adopté cette ré­vi­sion des règles eu­ro­péennes de co­or­di­na­tion de la sé­cu­ri­té so­ciale. Elle ne fait pas partie du paquet Suisse-UE et ne s'ap­plique pas au­to­ma­ti­que­ment à la Suisse, mais le paquet chan­ge­rait la ma­nière dont Berne pour­rait l'ac­cep­ter ou la re­fu­ser. Le SECO estime la fac­ture à 500 à 800 mil­lions de francs par an, et le Conseil na­tio­nal a déjà de­man­dé un refus.

Ce que l'Union européenne a décidé

Le texte révise le rè­gle­ment 883/2004, qui co­or­donne les as­su­rances so­ciales entre pays eu­ro­péens sans les har­mo­ni­ser : il fixe quel pays est com­pé­tent et com­ment les pé­riodes de co­ti­sa­tion s'ad­di­tionnent d'un pays à l'autre2. Le dos­sier était ouvert à Bruxelles depuis 2016. Il a abouti cette année : accord entre les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes le 22 avril, vote du Par­le­ment eu­ro­péen le 7 juillet, puis adop­tion par le Conseil le 28 sep­tembre, contre la voix du Luxem­bourg3.

Le chan­ge­ment cen­tral tient en une phrase. Selon le texte final, l'État du der­nier emploi ver­se­ra les in­dem­ni­tés de chô­mage d'un fron­ta­lier s'il y a été assuré, sa­la­rié ou in­dé­pen­dant, au moins 22 se­maines sans in­ter­rup­tion. En des­sous, l'État de ré­si­dence paie4. Le mé­ca­nisme de rem­bour­se­ment entre États dis­pa­raît. Au­jour­d'hui, le pays d'em­ploi rem­bourse au pays de ré­si­dence trois mois d'in­dem­ni­tés, ou cinq mois si le fron­ta­lier y a tra­vaillé au moins douze mois.

Dans l'UE, les nou­velles règles s'ap­pli­que­ront 24 mois après leur entrée en vi­gueur. Le Luxem­bourg a obtenu un délai de cinq ans, pro­lon­geable à sept. À la mi-oc­tobre 2026, le texte n'avait pas encore été publié au Jour­nal of­fi­ciel de l'UE.

Pourquoi le paquet change la donne

Le rè­gle­ment 883/2004 s'ap­plique à la Suisse parce qu'il figure dans l'an­nexe II de l'ac­cord sur la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes. Une ré­vi­sion eu­ro­péenne n'y entre pas d'elle-même : il faut une dé­ci­sion du , l'or­gane où la Suisse et l'UE gèrent en­semble l'ac­cord et dé­cident d'un commun accord. Sous le régime actuel, l'ac­cord exprès de la Suisse est en plus né­ces­saire. Le SECO l'écrit sans détour : « La Suisse de­vrait donc donner son accord ex­pli­cite à cette re­prise »5. Un refus aurait un coût po­li­tique, mais aucun mé­ca­nisme de com­pen­sa­tion n'est prévu.

Avec le paquet, l'annexe II passe à la . La Suisse et l'UE s'en­gagent à in­té­grer « aussi ra­pi­de­ment que pos­sible » les nou­veaux actes eu­ro­péens du do­maine cou­vert6. Ce n'est pas au­to­ma­tique : chaque re­prise passe par le comité mixte, puis par la pro­cé­dure suisse ha­bi­tuelle, avec l'ap­pro­ba­tion du Par­le­ment et un ré­fé­ren­dum pos­sible. La Suisse dis­pose pour cela de deux ans, et d'une année de plus en cas de ré­fé­ren­dum7. Mais elle re­prend un droit qu'elle n'a pas voté : elle n'a ni siège au Conseil de l'UE ni dé­pu­tés au Par­le­ment eu­ro­péen, et par­ti­cipe seule­ment à l'éla­bo­ra­tion des textes, en amont, par la consul­ta­tion de ses ex­perts8. Le 28 sep­tembre, elle n'avait donc pas voix au cha­pitre.

Six ex­cep­tions de l'an­nexe II échappent à cette obli­ga­tion, comme la non-ex­por­ta­tion des pres­ta­tions com­plé­men­taires et de l'al­lo­ca­tion pour im­po­tent9. Le chô­mage des fron­ta­liers n'en fait pas partie, et aucune ex­cep­tion suisse n'a été re­trou­vée sur ce point.

Que se pas­se­rait-il si la Suisse disait non ? L'UE pour­rait porter le dif­fé­rend devant le comité mixte puis, sans so­lu­tion après trois mois, devant un pa­ri­taire, qui doit sou­mettre à la les ques­tions d'in­ter­pré­ta­tion du droit eu­ro­péen10. Si la Suisse ne se confor­mait pas à sa dé­ci­sion, l'UE pour­rait prendre des  : sus­pendre en partie des avan­tages prévus par les ac­cords, y com­pris dans un autre accord du marché in­té­rieur. Ces me­sures doivent être pro­por­tion­nées, et la Suisse peut en faire contrô­ler la pro­por­tion­na­li­té par le tri­bu­nal ar­bi­tral11. Pour le pro­fes­seur Mi­chael Hahn, dans un avis de droit pour le DFAE, ces me­sures « ré­équi­librent » et ne pu­nissent pas12. Le pro­fes­seur lu­cer­nois Paul Richli estime au contraire qu'elles re­streignent la li­ber­té de vote13.

Une facture de 500 à 800 millions par an

Selon sa fiche ac­tuelle, le SECO estime le coût d'une re­prise à 500 à 800 mil­lions de francs par an pour l'as­su­rance-chô­mage14. Une es­ti­ma­tion an­té­rieure du SECO, du 7 mai 2026, rap­por­tée par la presse, allait de 600 à 900 mil­lions15. Le SECO in­siste sur l'in­cer­ti­tude de ces chiffres. La Suisse comp­tait en­vi­ron 400 000 fron­ta­liers eu­ro­péens à la fin de 202416.

Pour donner un ordre de gran­deur, ces mon­tants re­pré­sentent en­vi­ron 55 à 88 francs par ha­bi­tant et par an (notre calcul, sur 9,13 mil­lions d'ha­bi­tants à la fin de 202517). C'est aussi l'équi­valent d'un bon tiers à plus de la moitié du coût direct du paquet pour la Confé­dé­ra­tion, que le Conseil fé­dé­ral situe « de l'ordre de 1,4 mil­liard de francs par an » en 203518. La com­pa­rai­son a ses li­mites : cette charge pè­se­rait sur l'as­su­rance-chô­mage, fi­nan­cée sur­tout par les co­ti­sa­tions des sa­la­riés et des em­ployeurs, et non sur le budget fé­dé­ral19. Sa ré­par­ti­tion exacte n'est pas encore connue.

Le Mes­sage du Conseil fé­dé­ral, rédigé avant l'adop­tion de la ré­vi­sion, ne chiffre pas ce coût. Il in­di­quait même que le droit eu­ro­péen de la co­or­di­na­tion « n'a guère évolué »20. Selon Le Temps, le Tessin s'in­quiète aussi d'une sur­charge de ses of­fices ré­gio­naux de pla­ce­ment. Les po­si­tions of­fi­cielles des gou­ver­ne­ments ge­ne­vois et tes­si­nois n'ont pas été re­trou­vées.

Au Parlement, un premier vote pour le refus

Le 17 sep­tembre 2026, le Conseil na­tio­nal a adopté par 109 voix contre 72 et 5 abs­ten­tions, selon la presse, une motion du groupe UDC qui de­mande de re­fu­ser la re­prise de cette ré­vi­sion21. Pour ses au­teurs et ses sou­tiens, le chô­mage des fron­ta­liers est le pre­mier exemple concret de ce que coû­te­rait la re­prise dy­na­mique : une règle dé­ci­dée à Bruxelles, sans vote suisse, qui se tra­dui­rait par des cen­taines de mil­lions de dé­penses. Le Conseil des États ne s'est pas encore pro­non­cé sur cette motion.

Le Conseil fé­dé­ral se montre plus pru­dent. Dans son avis du 2 sep­tembre 2026 sur une motion si­mi­laire du conseiller na­tio­nal Lo­ren­zo Quadri (Lega), il pro­pose le rejet, car il juge « pré­ma­tu­ré de prendre une dé­ci­sion dé­fi­ni­tive »22.

Les par­ti­sans du paquet avancent deux ar­gu­ments. D'abord, selon la FAQ of­fi­cielle, ni le paquet ni la re­prise par­tielle de la « n'af­fectent le droit à une in­dem­ni­té de chô­mage » : le chan­ge­ment vien­drait de la ré­vi­sion eu­ro­péenne, pas des ac­cords23. En­suite, la ques­tion se po­se­rait de toute façon : même sans le paquet, l'UE de­man­de­ra à la Suisse de re­prendre la ré­vi­sion, et un refus pè­se­rait sur la re­la­tion bi­la­té­rale, même sans me­sures de com­pen­sa­tion pré­vues. Leurs ad­ver­saires ré­pondent que c'est pré­ci­sé­ment la dif­fé­rence : au­jour­d'hui, la Suisse peut dire non sans ris­quer d'ar­bi­trage, alors qu'avec le paquet, le refus aurait un prix ju­ri­dique.

Un calendrier plein d'inconnues

La prin­ci­pale in­cer­ti­tude porte sur l'ordre des évé­ne­ments. Le paquet n'en­tre­rait en vi­gueur qu'en 2028 au plus tôt24. La ré­vi­sion eu­ro­péenne, elle, ne peut s'ap­pli­quer dans l'UE que 24 mois après une entrée en vi­gueur qui sup­pose la pu­bli­ca­tion au Jour­nal of­fi­ciel, donc pas avant la fin de 2028. Les deux échéances pour­raient se croi­ser. Si la ré­vi­sion entre en vi­gueur dans l'UE avant le paquet, sa re­prise suivra-t-elle l'an­cien régime de l'ac­cord exprès, ou le nou­veau régime de re­prise dy­na­mique ? Ni la fiche du SECO ni les do­cu­ments of­fi­ciels consul­tés ne tranchent cette ques­tion.

Pour la Suisse, les dates d'ap­pli­ca­tion ne seront de toute ma­nière pas celles de l'UE : elles dé­cou­le­ront de la dé­ci­sion du comité mixte et de la pro­cé­dure suisse25. Trois échéances sont à sur­veiller : la pu­bli­ca­tion du texte au Jour­nal of­fi­ciel de l'UE, le vote du Conseil des États sur la motion UDC, puis l'exa­men du paquet par le Conseil na­tio­nal, en com­mis­sion cet au­tomne et peut-être en ses­sion d'hi­ver (30 no­vembre-18 dé­cembre 2026). Selon l'ATS, les vo­ta­tions po­pu­laires sur le paquet pour­raient avoir lieu en 2027 ou en 202826.

Les autres règles qui touchent les fron­ta­liers, comme le titre de fron­ta­lier de­man­dé par l'em­ployeur ou le 2e pilier, sont ex­pli­quées sur la page Libre cir­cu­la­tion et sa­laires et dans le profil fron­ta­lier de la ru­brique Et pour moi ?. Le fonc­tion­ne­ment de la re­prise dy­na­mique est dé­taillé sur la page Ins­ti­tu­tion­nel.

  1. 1SECO, état au 01.10.2026 Source 
  2. 2Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 274 
  3. 3Conseil de l'UE, 28.09.2026 Source 
  4. 4Conseil de l'UE, PE-CONS 29/26 Source 
  5. 5SECO, état au 01.10.2026 Source 
  6. 6Libre circulation : institutions, art. 5p. 6 
  7. 7Libre circulation : institutions, art. 6, par. 2p. 7 
  8. 8Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.1p. 93 Libre circulation : institutions, art. 4, par. 1p. 5 
  9. 9Libre circulation : institutions, art. 5, par. 7p. 6 Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 315 
  10. 10Libre circulation : institutions, art. 10, par. 2p. 9 Libre circulation : institutions, art. 10, par. 3-4p. 9 
  11. 11Libre circulation : institutions, art. 11p. 10 Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.8p. 102 
  12. 12Avis Hahn, 29.08.2025, p. 56 Source 
  13. 13IWP, 04.03.2025 Source 
  14. 14SECO, état au 01.10.2026 Source 
  15. 15Vol.at/APA-SDA, mai 2026 Source 
  16. 16Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 272 
  17. 17swissinfo/OFS Source 
  18. 18Message du Conseil fédéral, ch. 3.1.1p. 999 
  19. 19SECO, état au 01.10.2026 Source 
  20. 20Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 275 
  21. 21Curia Vista, motion 26.3615 Source 
  22. 22Curia Vista, motion 26.3569 Source 
  23. 23FAQ officiellep. 17 
  24. 24Message du Conseil fédéralp. 639 
  25. 25Libre circulation : institutions, art. 16p. 12 
  26. 26ATS sur parlament.ch, 01.10.2026 Source 

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