Prenons un frontalier qui vit en Haute-Savoie et travaille depuis un an dans une entreprise genevoise. S'il est licencié aujourd'hui, c'est l'assurance-chômage française qui l'indemnise, et la Suisse rembourse à la France une partie des prestations. Si la Suisse reprend la règle que l'Union européenne vient d'adopter, c'est l'assurance-chômage suisse qui lui verserait directement ses indemnités1.
Le 28 septembre 2026, le Conseil de l'UE a définitivement adopté cette révision des règles européennes de coordination de la sécurité sociale. Elle ne fait pas partie du paquet Suisse-UE et ne s'applique pas automatiquement à la Suisse, mais le paquet changerait la manière dont Berne pourrait l'accepter ou la refuser. Le SECO estime la facture à 500 à 800 millions de francs par an, et le Conseil national a déjà demandé un refus.
Ce que l'Union européenne a décidé
Le texte révise le règlement 883/2004, qui coordonne les assurances sociales entre pays européens sans les harmoniser : il fixe quel pays est compétent et comment les périodes de cotisation s'additionnent d'un pays à l'autre2. Le dossier était ouvert à Bruxelles depuis 2016. Il a abouti cette année : accord entre les institutions européennes le 22 avril, vote du Parlement européen le 7 juillet, puis adoption par le Conseil le 28 septembre, contre la voix du Luxembourg3.
Le changement central tient en une phrase. Selon le texte final, l'État du dernier emploi versera les indemnités de chômage d'un frontalier s'il y a été assuré, salarié ou indépendant, au moins 22 semaines sans interruption. En dessous, l'État de résidence paie4. Le mécanisme de remboursement entre États disparaît. Aujourd'hui, le pays d'emploi rembourse au pays de résidence trois mois d'indemnités, ou cinq mois si le frontalier y a travaillé au moins douze mois.
Dans l'UE, les nouvelles règles s'appliqueront 24 mois après leur entrée en vigueur. Le Luxembourg a obtenu un délai de cinq ans, prolongeable à sept. À la mi-octobre 2026, le texte n'avait pas encore été publié au Journal officiel de l'UE.
Pourquoi le paquet change la donne
Le règlement 883/2004 s'applique à la Suisse parce qu'il figure dans l'annexe II de l'accord sur la libre circulation des personnes. Une révision européenne n'y entre pas d'elle-même : il faut une décision du comité mixte, l'organe où la Suisse et l'UE gèrent ensemble l'accord et décident d'un commun accord. Sous le régime actuel, l'accord exprès de la Suisse est en plus nécessaire. Le SECO l'écrit sans détour : « La Suisse devrait donc donner son accord explicite à cette reprise »5. Un refus aurait un coût politique, mais aucun mécanisme de compensation n'est prévu.
Avec le paquet, l'annexe II passe à la reprise dynamique. La Suisse et l'UE s'engagent à intégrer « aussi rapidement que possible » les nouveaux actes européens du domaine couvert6. Ce n'est pas automatique : chaque reprise passe par le comité mixte, puis par la procédure suisse habituelle, avec l'approbation du Parlement et un référendum possible. La Suisse dispose pour cela de deux ans, et d'une année de plus en cas de référendum7. Mais elle reprend un droit qu'elle n'a pas voté : elle n'a ni siège au Conseil de l'UE ni députés au Parlement européen, et participe seulement à l'élaboration des textes, en amont, par la consultation de ses experts8. Le 28 septembre, elle n'avait donc pas voix au chapitre.
Six exceptions de l'annexe II échappent à cette obligation, comme la non-exportation des prestations complémentaires et de l'allocation pour impotent9. Le chômage des frontaliers n'en fait pas partie, et aucune exception suisse n'a été retrouvée sur ce point.
Que se passerait-il si la Suisse disait non ? L'UE pourrait porter le différend devant le comité mixte puis, sans solution après trois mois, devant un tribunal arbitral paritaire, qui doit soumettre à la Cour de justice de l'UE les questions d'interprétation du droit européen10. Si la Suisse ne se conformait pas à sa décision, l'UE pourrait prendre des mesures de compensation : suspendre en partie des avantages prévus par les accords, y compris dans un autre accord du marché intérieur. Ces mesures doivent être proportionnées, et la Suisse peut en faire contrôler la proportionnalité par le tribunal arbitral11. Pour le professeur Michael Hahn, dans un avis de droit pour le DFAE, ces mesures « rééquilibrent » et ne punissent pas12. Le professeur lucernois Paul Richli estime au contraire qu'elles restreignent la liberté de vote13.
Une facture de 500 à 800 millions par an
Selon sa fiche actuelle, le SECO estime le coût d'une reprise à 500 à 800 millions de francs par an pour l'assurance-chômage14. Une estimation antérieure du SECO, du 7 mai 2026, rapportée par la presse, allait de 600 à 900 millions15. Le SECO insiste sur l'incertitude de ces chiffres. La Suisse comptait environ 400 000 frontaliers européens à la fin de 202416.
Pour donner un ordre de grandeur, ces montants représentent environ 55 à 88 francs par habitant et par an (notre calcul, sur 9,13 millions d'habitants à la fin de 202517). C'est aussi l'équivalent d'un bon tiers à plus de la moitié du coût direct du paquet pour la Confédération, que le Conseil fédéral situe « de l'ordre de 1,4 milliard de francs par an » en 203518. La comparaison a ses limites : cette charge pèserait sur l'assurance-chômage, financée surtout par les cotisations des salariés et des employeurs, et non sur le budget fédéral19. Sa répartition exacte n'est pas encore connue.
Le Message du Conseil fédéral, rédigé avant l'adoption de la révision, ne chiffre pas ce coût. Il indiquait même que le droit européen de la coordination « n'a guère évolué »20. Selon Le Temps, le Tessin s'inquiète aussi d'une surcharge de ses offices régionaux de placement. Les positions officielles des gouvernements genevois et tessinois n'ont pas été retrouvées.
Au Parlement, un premier vote pour le refus
Le 17 septembre 2026, le Conseil national a adopté par 109 voix contre 72 et 5 abstentions, selon la presse, une motion du groupe UDC qui demande de refuser la reprise de cette révision21. Pour ses auteurs et ses soutiens, le chômage des frontaliers est le premier exemple concret de ce que coûterait la reprise dynamique : une règle décidée à Bruxelles, sans vote suisse, qui se traduirait par des centaines de millions de dépenses. Le Conseil des États ne s'est pas encore prononcé sur cette motion.
Le Conseil fédéral se montre plus prudent. Dans son avis du 2 septembre 2026 sur une motion similaire du conseiller national Lorenzo Quadri (Lega), il propose le rejet, car il juge « prématuré de prendre une décision définitive »22.
Les partisans du paquet avancent deux arguments. D'abord, selon la FAQ officielle, ni le paquet ni la reprise partielle de la directive sur la citoyenneté « n'affectent le droit à une indemnité de chômage » : le changement viendrait de la révision européenne, pas des accords23. Ensuite, la question se poserait de toute façon : même sans le paquet, l'UE demandera à la Suisse de reprendre la révision, et un refus pèserait sur la relation bilatérale, même sans mesures de compensation prévues. Leurs adversaires répondent que c'est précisément la différence : aujourd'hui, la Suisse peut dire non sans risquer d'arbitrage, alors qu'avec le paquet, le refus aurait un prix juridique.
Un calendrier plein d'inconnues
La principale incertitude porte sur l'ordre des événements. Le paquet n'entrerait en vigueur qu'en 2028 au plus tôt24. La révision européenne, elle, ne peut s'appliquer dans l'UE que 24 mois après une entrée en vigueur qui suppose la publication au Journal officiel, donc pas avant la fin de 2028. Les deux échéances pourraient se croiser. Si la révision entre en vigueur dans l'UE avant le paquet, sa reprise suivra-t-elle l'ancien régime de l'accord exprès, ou le nouveau régime de reprise dynamique ? Ni la fiche du SECO ni les documents officiels consultés ne tranchent cette question.
Pour la Suisse, les dates d'application ne seront de toute manière pas celles de l'UE : elles découleront de la décision du comité mixte et de la procédure suisse25. Trois échéances sont à surveiller : la publication du texte au Journal officiel de l'UE, le vote du Conseil des États sur la motion UDC, puis l'examen du paquet par le Conseil national, en commission cet automne et peut-être en session d'hiver (30 novembre-18 décembre 2026). Selon l'ATS, les votations populaires sur le paquet pourraient avoir lieu en 2027 ou en 202826.
Les autres règles qui touchent les frontaliers, comme le titre de frontalier demandé par l'employeur ou le 2e pilier, sont expliquées sur la page Libre circulation et salaires et dans le profil frontalier de la rubrique Et pour moi ?. Le fonctionnement de la reprise dynamique est détaillé sur la page Institutionnel.
- 1SECO, état au 01.10.2026 Source
- 2Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 274
- 3Conseil de l'UE, 28.09.2026 Source
- 4Conseil de l'UE, PE-CONS 29/26 Source
- 5SECO, état au 01.10.2026 Source
- 6Libre circulation : institutions, art. 5p. 6
- 7Libre circulation : institutions, art. 6, par. 2p. 7
- 8Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.1p. 93 Libre circulation : institutions, art. 4, par. 1p. 5
- 9Libre circulation : institutions, art. 5, par. 7p. 6 Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 315
- 10Libre circulation : institutions, art. 10, par. 2p. 9 Libre circulation : institutions, art. 10, par. 3-4p. 9
- 11Libre circulation : institutions, art. 11p. 10 Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.8p. 102
- 12Avis Hahn, 29.08.2025, p. 56 Source
- 13IWP, 04.03.2025 Source
- 14SECO, état au 01.10.2026 Source
- 15Vol.at/APA-SDA, mai 2026 Source
- 16Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 272
- 17swissinfo/OFS Source
- 18Message du Conseil fédéral, ch. 3.1.1p. 999
- 19SECO, état au 01.10.2026 Source
- 20Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 275
- 21Curia Vista, motion 26.3615 Source
- 22Curia Vista, motion 26.3569 Source
- 23FAQ officiellep. 17
- 24Message du Conseil fédéralp. 639
- 25Libre circulation : institutions, art. 16p. 12
- 26ATS sur parlament.ch, 01.10.2026 Source