Imaginez un dimanche de votation où 53 % des votants disent oui au paquet d'accords avec l'Union européenne, et où le paquet est pourtant rejeté. Ce scénario n'a rien d'absurde : il suffirait que la majorité des cantons dise non. Tout dépend d'une question que le Parlement n'a pas encore tranchée : faudra-t-il seulement la majorité du peuple, ou aussi celle des cantons ?
Le Conseil fédéral répond « le peuple seul ». Le 30 septembre 2026, le Conseil des États a répondu « le peuple et les cantons », par deux voies différentes1. Le Conseil national doit maintenant se prononcer. Derrière ce débat de procédure se joue une question de fond sur la nature du paquet, le poids des petits cantons et la manière dont la Suisse décide de son avenir européen.
Deux règles de vote, deux arithmétiques
La Constitution prévoit deux sortes de référendum pour les traités internationaux. Le référendum facultatif n'a lieu que si 50 000 citoyens (ou 8 cantons) le demandent dans les 100 jours qui suivent la publication de l'acte ; la majorité du peuple suffit alors2. Le référendum obligatoire a lieu automatiquement, et il exige à la fois la majorité du peuple et celle des cantons. La Constitution le prévoit notamment pour l'adhésion à une « communauté supranationale »3.
Dans le décompte des cantons, chaque canton compte pour une voix, et les six anciens demi-cantons pour une demi-voix. Le canton d'Uri pèse ainsi autant que celui de Zurich, bien plus peuplé. Concrètement, la double majorité changerait la valeur d'un bulletin. Lucie, 19 ans, qui votera à Neuchâtel pour la première fois sur un traité européen, verrait sa voix compter deux fois : dans le total national et dans le résultat de son canton.
Ce changement de règle n'est pas neutre pour le résultat. Selon le politologue Adrian Vatter, entendu par la commission des institutions politiques du Conseil des États, la double majorité revient de fait à exiger environ 55 % de oui4. Une analyse publiée par Le Matin avance, dans certains scénarios, environ 59 %5. Ces ordres de grandeur sont des estimations, pas des règles. Ils expliquent pourquoi une question de procédure est devenue un enjeu politique de premier plan.
Les deux camps invoquent le passé, et chacun y trouve des arguments. Sous l'ancienne Constitution, le Parlement a soumis trois traités au vote du peuple et des cantons sans que la Constitution l'exige : l'adhésion à la Société des Nations en 1920, l'accord de libre-échange avec la Communauté européenne en 1972 et l'Espace économique européen (EEE) en 19926. L'accord de 1972 a été approuvé par 72,5 % des votants et tous les cantons7. L'EEE, lui, a été refusé le 6 décembre 1992 par 50,3 % des votants et 16 cantons8.
Depuis, la règle a été celle du référendum facultatif. Les Bilatérales I ont été acceptées en 2000 par 67,2 % des votants9 ; au Parlement, la demande d'un vote obligatoire avait été rejetée par 146 voix contre 2610. Schengen et Dublin, qui prévoient déjà une reprise du droit européen, ont été acceptés en 2005 à 54,6 %11. En 2012, enfin, 75,3 % des votants ont refusé une initiative qui voulait soumettre au référendum obligatoire les traités contenant des règles de droit importantes12.
Le Conseil fédéral : suivre la Constitution
Le 30 avril 2025, puis à nouveau le 12 août 2026, le Conseil fédéral a choisi le référendum facultatif13. Son raisonnement, développé dans le Message, tient en trois points. D'abord, le paquet n'est pas une adhésion à une communauté supranationale : il n'y a ni organes indépendants qui décident à la majorité, ni décisions directement applicables aux particuliers dans de larges domaines14. Ensuite, il ne touche pas l'ordre constitutionnel en profondeur, pas plus que les Bilatérales I ou Schengen15. Enfin, écarter la procédure prévue pour un cas particulier créerait un précédent16.
L'Office fédéral de la justice avait conclu en 2024 qu'il n'existait « selon toute vraisemblance » pas de base constitutionnelle pour un référendum obligatoire hors Constitution17. Quant à une modification de la Constitution, le Conseil fédéral reconnaît que les règles « n'excluent pas » cette possibilité, mais estime qu'elle « comporterait des risques sur le plan de la politique nationale », puisqu'on s'écarterait de la procédure prévue « sans l'accord du constituant »18.
Ce camp compte le PS, les Verts, les Vert'libéraux et le PEV ; pour les Verts, un référendum obligatoire contraire aux règles créerait « un précédent dangereux »19. Le 18 octobre 2025, les délégués du PLR ont soutenu le paquet par 330 voix contre 104, puis rejeté la double majorité par 232 voix contre 18920.
Les partisans de la double majorité : un traité hors norme
En face, l'UDC, l'UDF, l'Union suisse des arts et métiers, l'Union suisse des paysans et le Groupement suisse pour les régions de montagne ont demandé la double majorité lors de la consultation. Dix cantons aussi : Uri, Schwytz, Obwald, Nidwald, Glaris, Zoug, Schaffhouse, les deux Appenzell et le Tessin21. Leur argument central tient à la nature du paquet. Avec la reprise dynamique, la Suisse s'engage à intégrer dans ses accords l'évolution future du droit européen dans les domaines concernés22. Elle n'a ni siège au Conseil de l'UE ni députés au Parlement européen ; ses experts sont seulement consultés pendant l'élaboration des règles23. Si elle refuse une reprise, le différend passe d'abord au comité mixte, puis peut être porté devant un tribunal arbitral ; si la Suisse ne respecte pas sa décision, l'UE peut prendre des mesures de compensation, c'est-à-dire suspendre en partie des avantages prévus par les accords, et non de faire payer la Suisse24. Pour les partisans de la double majorité, un tel engagement touche à l'ordre constitutionnel et au fédéralisme, et justifie que les cantons aient leur mot à dire.
Ils relisent l'histoire à leur manière : 1972 et 1992 montrent qu'un traité d'importance exceptionnelle peut être soumis aux cantons même sans obligation. Le canton d'Uri, cité dans le rapport de consultation, résume une position plus nuancée : le référendum facultatif est conforme à la Constitution, mais le vote obligatoire serait politiquement préférable25. Interviewé par la NZZ am Sonntag vers le 20 septembre 2026, l'ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a déclaré avoir toujours compté avec une majorité des cantons26.
Deux voies, un Parlement divisé
Le Conseil des États a ouvert deux chemins vers la double majorité pour la partie « stabilisation », qui regroupe l'essentiel du paquet. Le premier, un référendum dit sui generis (« de son propre genre »), consiste à écrire dans l'arrêté lui-même qu'il « est soumis au vote du peuple et des cantons », sans modifier la Constitution. Il a été adopté par 23 voix contre 17 et 3 abstentions27. Le second passe par un arrêté constitutionnel séparé (26.425), qui ajoute à la Constitution une disposition transitoire dérogeant à l'article 121a sur l'immigration. Comme toute modification de la Constitution, cet arrêté serait soumis d'office au vote du peuple et des cantons28. Il a été adopté par 23 voix contre 18 et 2 abstentions29. Le même soir, la Chambre a approuvé l'arrêté de stabilisation lui-même par 25 voix contre 16 et 2 abstentions30. Pour la sécurité des aliments et la santé, elle a gardé le référendum facultatif, selon l'ATS31.
Pour un comité référendaire, la différence serait tangible : avec la double majorité, plus besoin de récolter 50 000 signatures en 100 jours contre la stabilisation, puisque le vote serait automatique.
Les commissions, elles, se contredisent. Celle des institutions politiques du Conseil des États a porté le projet 26.425, tandis que celle de politique extérieure a rejeté le référendum obligatoire par 8 voix contre 532. Au Conseil national, la commission des institutions politiques s'est prononcée pour la double majorité33, mais celle de politique extérieure a refusé, le 2 juin 2026, de donner suite à 26.425 par 15 voix contre 9. Le Centre a renvoyé sa consigne sur le paquet après les débats parlementaires34. À la Conférence des gouvernements cantonaux, 15 cantons étaient pour le facultatif et 10 pour l'obligatoire35. L'opinion semble aussi partagée : dans un sondage Demoscope publié en octobre 2025, 51 % des personnes interrogées jugeaient la majorité du peuple suffisante et 39 % voulaient la double majorité36. Les juristes ne sont pas plus unanimes, comme le montre notre article Ce que disent les juristes.
Ce qui est acquis, ce qui ne l'est pas
Un point fait consensus : c'est le Parlement qui a le dernier mot sur la forme du référendum37. Et quel que soit son choix, le peuple votera très probablement. Avec le référendum facultatif, l'UDC, qui combat le paquet, n'aurait guère de peine à réunir les signatures. Autre certitude : un non à la stabilisation empêcherait aussi l'entrée en vigueur des trois nouveaux accords, sur l'électricité, la sécurité des aliments et la santé38.
Trois questions restent ouvertes. Que choisira le Conseil national, dont la commission des institutions politiques se penche sur le sujet les 12 et 13 novembre39 ? Quelle règle s'appliquera à l'accord sur l'électricité, pas encore examiné ? Et quel sort sera fait à l'initiative Boussole, qui veut généraliser la double majorité à ce type de traités ? La reprise dynamique et les mesures de compensation sont expliquées en détail sur la page Institutionnel. Une chose est sûre : la règle choisie pèsera sur la campagne, et peut-être sur le résultat.
- 1ATS, 01.10.2026 Source
- 2Présentation officielle, diapo 37p. 38
- 3Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.2p. 1032
- 4CIP-E, 27.03.2026 Source
- 5Le Matin, 2026 Source
- 6Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.3p. 1034
- 7Message du Conseil fédéralp. 35
- 8Message du Conseil fédéralp. 36
- 9Message du Conseil fédéralp. 36
- 10Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.3p. 1035
- 11Message du Conseil fédéralp. 37
- 12Fiche Aspects juridiquesp. 3
- 13Conseil fédéral, 30.04.2025 Source Conseil fédéral, 12.08.2026 Source
- 14Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.2p. 1032
- 15Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.3p. 1035
- 16Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.5p. 1038
- 17Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.3p. 1034
- 18Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.4p. 1036 Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.5p. 1037
- 19Résultats de la consultationp. 18
- 20SRF, 18.10.2025 Source Blick, 18.10.2025 Source
- 21Résultats de la consultationp. 17 Résultats de la consultationp. 18
- 22Libre circulation : institutions, art. 5, par. 1p. 6
- 23Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.1p. 93
- 24Libre circulation : institutions, art. 10, par. 2p. 9 Message du Conseil fédéral, ch. 2.1.6.2.8p. 102
- 25Résultats de la consultationp. 17
- 26NZZ am Sonntag, septembre 2026 Source
- 27procès-verbal 8568 Source Dépliant S1-1, 04.09.2026 Source
- 28Message du Conseil fédéral, ch. 4.2.2.1.4p. 1036
- 29procès-verbal 8572 Source
- 30procès-verbal 8570 Source
- 31ATS, 01.10.2026 Source
- 32CPE-E, 22.05.2026 Source
- 33SRF, 22.05.2026 Source
- 34Le Centre, 29.10.2025 Source
- 35CdC, 24.10.2025 Source
- 36La Télé, octobre 2025 Source
- 37Fiche Aspects juridiquesp. 1
- 38Fiche Aspects juridiquesp. 1
- 39Parlement, planification de la CPE-N Source