Dans une entreprise lucernoise de 120 employés, un membre de la commission du personnel apprend que la direction veut se séparer de lui. Aujourd'hui, s'il conteste son licenciement, il peut obtenir au plus six mois de salaire d'indemnité. Avec la « mesure 14 », son employeur devrait d'abord lui adresser un préavis motivé, chercher avec lui une solution pendant deux mois au maximum, et risquerait jusqu'à dix mois de salaire en cas de congé abusif1.
Cette disposition de droit du travail suisse ne figure dans aucun accord avec l'Union européenne. Elle fait pourtant partie des quatorze mesures internes de protection des salaires que le Conseil fédéral a liées au paquet, et qui complètent les mesures d'accompagnement existantes depuis 20042. Les syndicats en font une condition de leur soutien, une partie du patronat favorable au paquet la rejette, et le Conseil des États l'a maintenue le 30 septembre 2026. Le Conseil national doit encore trancher.
Pourquoi quatorze mesures internes
Tout part du volet salarial du paquet. La Suisse reprend le droit européen sur le détachement de travailleurs, c'est-à-dire sur les salariés qu'une entreprise de l'UE envoie temporairement travailler en Suisse. Le principe « à travail égal, salaire égal au même endroit » est confirmé, et le contrôle par les commissions paritaires et les cantons est reconnu3. Ces règles européennes seront reprises au fil de leur évolution, sans que la Suisse les vote, mais elle a obtenu une clause de non-régression : elle n'aura pas à reprendre une future modification qui affaiblirait sensiblement la protection convenue, « notamment la rémunération et les frais »4. Elle a en revanche dû faire des concessions. Le délai d'annonce préalable des entreprises étrangères passe de huit jours civils à quatre jours de travail, et seulement dans les branches à risque définies par la Suisse ; la caution ne pourra plus être exigée qu'en cas de récidive5. Si le second œuvre est classé branche à risque, une plâtrerie haut-savoyarde qui travaille sur un chantier genevois devra ainsi s'annoncer quatre jours de travail à l'avance, et ne versera plus de caution d'office6. Le Conseil fédéral reconnaît que « certaines concessions à l'UE étaient toutefois inévitables »7.
Pour compenser, les partenaires sociaux et les cantons ont négocié sous la conduite du conseiller fédéral Guy Parmelin. Le Message mentionne plus de 80 tables rondes consacrées à la protection des salaires8. Une entente a été trouvée le 17 février 2025. Le 21 mars 2025, le Conseil fédéral a adopté quatorze mesures : treize sur lesquelles syndicats, employeurs et cantons s'étaient entendus, et une quatorzième qu'il a ajoutée lui-même, sans accord entre partenaires sociaux9.
Les treize premières changent surtout la vie des entreprises. Les annonces passeront par une procédure centralisée et automatisée. Les entreprises étrangères devront désigner une personne de contact en Suisse. Dans la construction, l'entreprise générale répondra des peines conventionnelles impayées de ses sous-traitants. Enfin, l'employeur étranger devra rembourser les frais de voyage et de logement au niveau des prix suisses10.
Ce que la mesure 14 change concrètement
La mesure 14 crée un nouvel article 335l du Code des obligations ; ses sanctions figurent à l'article 336a11. Elle s'applique aux entreprises d'au moins 50 travailleurs, soit environ 2 % des entreprises12. Elle protège les représentants élus du personnel, les membres paritaires d'une caisse de pension et certains membres de comités de branche couverts par une convention collective étendue.
Avant de licencier l'une de ces personnes, l'employeur doit lui envoyer un préavis motivé. Le salarié peut demander un entretien, et les deux parties cherchent de bonne foi une solution, par exemple un poste comparable, sans obligation de résultat. La procédure dure deux mois au maximum, et le congé ne peut pas être donné avant sa fin. Les sanctions augmentent : un licenciement abusif peut coûter jusqu'à dix mois de salaire, et un licenciement donné sans respecter la procédure au moins quatre mois13. Une convention collective peut prévoir une solution équivalente.
Concrètement, la mesure impose une procédure avant tout licenciement d'un représentant du personnel et rend l'erreur plus coûteuse ; elle ne l'interdit pas. Selon le Message, 5 000 à 7 000 personnes seraient concernées, soit environ 0,15 % des salariés du secteur privé ; selon les syndicats, moins de dix licenciements par an seraient visés14.
Le Conseil fédéral la justifie par l'équilibre du paquet et par les obligations de la Suisse envers l'Organisation internationale du travail, à la suite d'une plainte de l'Union syndicale suisse15. Il l'a adaptée le 11 février 2026, après la consultation16.
Une ligne de fracture dans le camp des partisans
Le débat ne recoupe pas le clivage habituel entre partisans et adversaires du paquet. Il traverse le camp de ceux qui le soutiennent.
Du côté syndical, la mesure 14 est une pièce maîtresse. L'Union syndicale suisse juge la protection contre le licenciement « indispensable » et lie son soutien au paquet à l'adoption des quatorze mesures sans modification17. Travail.Suisse écrit que « ces 14 mesures de politique intérieure sont essentielles pour approuver les nouveaux accords bilatéraux », tout en signalant des lacunes dans les branches sans convention collective, comme le commerce de détail18.
Du côté patronal, le refus est net, mais il ne vise que cette mesure. economiesuisse et l'Union patronale suisse disent oui au paquet et aux mesures 1 à 13, mais non à la mesure 1419. En consultation, l'USAM, le PLR, le Centre, les Vert'libéraux et l'Association suisse des banquiers l'ont aussi rejetée, la jugeant sans lien avec le paquet et contraire au « caractère libéral du marché du travail »20. Le président de l'USAM a déclaré que son organisation soutient les accords, mais « pas à n'importe quel prix », et que la mesure 14 ne touche pas directement la protection des salaires21. GastroSuisse, qui soutient la stabilisation et les mesures 1 à 13, « rejette fermement » l'extension de la protection contre le licenciement des représentants des travailleurs22.
Dans l'ensemble, le volet salarial a été bien accueilli en consultation, avec 71 avis favorables, 8 défavorables et 8 neutres sur 8723. C'est donc sur une seule mesure, qui concerne quelques milliers de personnes, que se concentre l'affrontement.
Au Parlement, un vent qui a tourné plusieurs fois
En commission, la mesure a connu des fortunes diverses. La commission de l'économie du Conseil des États l'a rejetée le 11 août 2026 par 8 voix contre 4 et 1 abstention ; le président de l'USS a jugé ce vote « scandaleux »24. La commission de politique extérieure, chargée du dossier, l'a ensuite maintenue, le 14 août, par 7 voix contre 3 et 2 abstentions.
Au plénum, le 30 septembre 2026, le Conseil des États a rejeté la proposition de supprimer la mesure 14 par 26 voix contre 19, sans abstention25. Le dossier passe maintenant au Conseil national. Sa commission de politique extérieure siège du 19 au 21 octobre, les 5 et 6 novembre et du 16 au 18 novembre, avant la session d'hiver du 30 novembre au 18 décembre 2026. Si la Chambre du peuple supprimait la mesure, la question repartirait dans la procédure d'élimination des divergences entre les deux conseils, au même titre que la taxe d'immigration ou l'extrait du casier judiciaire exigé des Européens26.
Un enjeu juridique limité, un poids politique réel
Sur le plan juridique, l'enjeu est limité : la mesure 14 relève du droit suisse, que le Parlement peut modifier librement sans toucher aux accords avec l'UE. Les nouvelles règles sur le détachement, elles, ne s'appliqueraient que 36 mois après l'entrée en vigueur du paquet27.
Sur le plan politique, en revanche, la mesure pèse lourd. Son maintien conforte le soutien syndical ; sa suppression satisferait les organisations patronales qui la combattent, mais l'USS a lié son appui au paquet à l'ensemble des quatorze mesures. Le sort de cette disposition pourrait donc influencer la mobilisation de l'un ou l'autre camp au moment de la votation populaire, dont la date n'est pas fixée.
Les autres règles sur les salaires et le détachement sont expliquées sur la page Libre circulation et salaires. Les votes du Conseil des États sont récapitulés dans notre article.
- 1Arrêté fédéral stabilisation, art. 335l COp. 77 Arrêté fédéral stabilisation, art. 336a COp. 79
- 2Fiche Protection des salairesp. 1
- 3Libre circulation : institutions, art. 5, par. 10p. 6
- 4Libre circulation : amendement, art. 5undeciesp. 6 Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 291
- 5Libre circulation : amendement, art. 5octiesp. 5 Libre circulation : amendement, art. 5noniesp. 6
- 6Message du Conseil fédéralp. 405
- 7Fiche Protection des salairesp. 3
- 8Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 279
- 9Conseil fédéral, 21.03.2025 Source DFAE, chronologie, p. 6 Source
- 10Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 336 Arrêté fédéral stabilisation, art. 2a LDétp. 61
- 11Arrêté fédéral stabilisation, art. 335l COp. 77 Arrêté fédéral stabilisation, art. 336a COp. 79
- 12Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 455
- 13Arrêté fédéral stabilisation, art. 336a COp. 79
- 14Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 455
- 15Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 283
- 16RTS, 11.02.2026 Source
- 17USS, 11.02.2026 Source
- 18Travail.Suisse, 17.06.2026 Source
- 19Union patronale suisse Source
- 20Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 281
- 21RTS, 11.08.2026 Source
- 22GastroSuisse, 31.10.2025 Source
- 23Message du Conseil fédéral, ch. 2.3p. 281
- 24RTS, 11.08.2026 Source
- 25Conseil des États, procès-verbal 8558 Source
- 26ATS sur parlament.ch, 01.10.2026 Source
- 27Libre circulation : amendement, art. 23terp. 14